jeudi 30 août 2012

Ecouter l'invasion

S'il parle de ses projets parisiens en se promenant dans Paris ici, les plus observateurs l'auront déjà vu plus près de chez nous, comme ci-dessous...


La ville musée



Que faut-il pour que ça fonctionne? Que faut-il pour qu'un musée fonctionne? Et d'abord, ça veut dire quoi « qu'un musée fonctionne »? Qu'il nous permette de venir voir dans les meilleures conditions possibles ce qu'on appelle l'art?


Nicolas Philibert a réalisé un documentaire intitulé La ville Louvre.

Peut-être avait-il en tête ce rêve de Hitchcock :
« C'est probable... Effectivement, un projet de film commence souvent dans une formulation très vague, et l'idée que j'aimerais réaliser sur vingt-quatre heures de la vie d'une ville ; je peux voir tout le film du début jusqu'à la fin. Il est plein d'incidents, plein d'arrière-plans, c'est un grand mouvement cyclique. Cela débute à cinq heures du matin, il commence à faire jour, et il y a une mouche qui se promène sur le nez d'un clochard couché dans le renfoncement d'une porte cochère. Ensuite, commence le mouvement du matin dans la ville. Je veux essayer de filmer une anthologie de la nourriture. L'arrivée de la nourriture dans la ville. La distribution, l'achat. La vente. La cuisine. L'action de manger. Ce qu'il advient à la nourriture dans différentes sortes d'hôtels, et comment elle est accommodée et absorbée. Graduellement, vers la fin du film, il y aura les bouches d'égouts et les ordures qui vont se déverser dans l'océan. C'est un cycle complet depuis les légumes verts encore ruisselants de fraîcheur jusqu'à la fin du jour, la saleté qui sort des égouts. A ce moment-là, le thème de ce mouvement cyclique devient : ce que les gens font aux bonnes choses et le thème général devient la pourriture de l'humanité. Il faut traverser toute la ville, tout voir, tout filmer. »
Peut-être, mais certainement sans l'intention ferme d'arrimer ce qui est filmé à une fable morale, de filmer pour servir une démonstration, de soumettre ce qui est relevé à un savoir pré-conçu.

En tout cas, cela commence la nuit, quelques œuvres apparaissent grâce à l'éclairage d'une lampe de poche. Puis, c'est l'aube, un camion arrive dans le lieu, il faut lentement le stabiliser, ça y est, on fait passer un grand tableau dans le musée : les trajets dans le lieu commencent. Sont alors filmées des séries de marches, de gestes, de réponses, d'outils. Tout ce travail fait de déplacements, d'arrêts, de fiches et de roulettes, de formations, de vêtements et de précautions, d'injustices de races, de genres et de classes aussi, d'attention et de surveillance, d'humains et de choses qui permettent que le musée fonctionne comme ce grand décor, à la fois discret et évident, dont nous sommes les utilisateurs tranquilles.



Ça pourrait être ça, alors, regarder un musée autrement qu'en utilisateur, examiner comment cette silhouette d'utilisateur dans laquelle nous nous glissons sans y prêter attention est dessinée et patiemment élaborée. Et regarder la ville de cette façon, ça pourrait être ceci : tenter d'une certaine façon de rejoindre le projet de Hitchcock, mais de recenser sans moralisme.


lundi 20 février 2012

Ségrégation (03)

En l'absence d'un arsenal juridique comme en régime d'Apartheid, comment penser les politiques de mise à l'écart de certaines populations? Qu'est-ce que la ségrégation urbaine? Comment l'espace de la ville est-il structuré socialement? La division de l'espace épouse-t-elle des catégories bien définies comme les activités professionnelles, les classes sociales, les communautés ethniques, les communautés religieuses, les ressources économiques ou encore les préférences? Et cet isolement spatial, est-il choisi ou subi?

Trois perspectives permettent de penser la ségrégation urbaine :

- On peut chercher à repérer les différences de localisation de groupes définis par certains critères, comme la position sociale ou l'origine ethnique. Cette façon de faire est souvent à l'oeuvre de manière sauvage lorsqu'on qualifie Uccle de "zone de bourges" ou les environs de la Barrière de Saint-Gilles de "quartier portugais".

- On peut mettre l'accent sur les chances d'accès inégales aux biens matériels et symboliques offerts par la ville. C'est ce que propose, entre autre, le film de Pialat, en pointant par exemple l'absence d'infrastructures culturelles en dehors de Paris. C'est alors le lieu et la qualité du logement, les équipements collectifs et les distances imposées entre domicile et lieu de travail qui servent de discriminants pour l'analyse.

- On peut enfin approcher la question de la mise à l'écart spatiale avec les exclusions sociales : c'est la figure de la relégation, qui qualifie toute forme de regroupement spatial associant étroitement des populations défavorisées à des territoires circonscrits. The Wire en explore les logiques et les effets cumulatifs pendant 5 saisons.

La ségrégation peut aussi être envisagée en terme de pratiques et de représentations de l'espace (Cf. Cette enquête concernant les jeunes bruxellois, à découvrir ici).

Mais cette ségrégation, comment se met-elle en place? Dans La Tyrannie des petites décisions, Thomas Schelling distingue 3 processus de ségrégation :

- Un premier processus est celui de l'action organisée, légale, illégale ou tolérée, c'est-à-dire le fait de volontés collectives, qu'il s'agisse de groupes ou d'institutions.

- Un deuxième processus, indépendant cette fois de toute intentionnalité, est un effet des inégalités produites par la différenciation sociale. Processus en grande partie économique, mais aussi de toutes les autres manifestations des écarts de ressources et de positions sociales, de l'instruction à l'habillement, de la restauration au loisir!

- Un dernier processus est le résultat collectif issu de la combinaison de comportements individuels discriminatoires. Encore une fois, l'intention au départ de ces comportements n'est pas forcément une volonté de ségrégation : cela peut être des priorités de voisinages souhaités, des limites dans l'acceptation de certains types de voisinages uniquement.

C'est donc, on s'en doute, toute une combinaison de logiques qui aboutit à la ségrégation urbaine. Et si celle-ci épouse les courbes des prix fonciers et immobiliers, elle les déborde tout à la fois dans ses processus et ses effets.

L'amour existe

Comment présenter quelque chose qu'on aime passionnément? En l'occurrence le premier court-métrage d'un cinéaste souvent décrit comme grincheux, L'Amour existe (1960) de Maurice Pialat? Pialat? L'amour? Mais c'est pas lui qui brandissait le poing à Cannes, lorsque face à l'annonce de sa Palme d'Or pour Sous le soleil de Satan, la salle sifflait? Lui qui leur a dit "vous ne m'aimez pas? Eh bien moi non plus je ne vous aime pas"? Ben si. Vous voyez qu'il s'agit d'amour.


L'Amour existe commence comme du Proust : "Longtemps j'ai habité la banlieue." Pourtant, ce n'est pas juste une autobiographie de la vie en banlieue. C'est l'histoire d'une mutation urbaine, d'une mutation des habitudes de consommation, des impératifs de déplacement et de leurs poids sur les vies, les manières d'habiter les maisons, les modes de regroupement, la relation centre-périphérie, l'incidence de l'espace sur les rêves et les possibles, sur les sentiments et les actions. Peut-être que ce que Pialat crée avec ce film c'est un outil de mesure bien singulier de la mise à l'écart. Un outil de mesure qui n'est pas issu d'une discipline académique, mais d'une discipline du regard. Après tout, le film se referme sur ces paroles : 
La leçon des ténèbres n’est jamais inscrite au flanc des monuments. La main de la gloire qui ordonne et dirige, elle aussi peut implorer. Un simple changement d’angle y suffit.


Et pour ceux qui voudraient mâcher le texte sans les images, on peut en trouver la retranscription ici.

dimanche 19 février 2012

La ville perçue : Kevin Lynch

L'expression est entendue : on parle de la morphologie de la ville. Mais cette morphologie, comment est-elle perçue? Quelle est sa signification pour ceux qui s'y promènent? Mais surtout, comment se composent nos représentations mentales de la ville?

Professeur de City-Planning au M.I.T., Kevin Lynch a publié en 1960 son ouvrage probablement le plus connu : The Image of the City. Associant ses savoirs en architecture et en psychologie à des enquêtes de terrain, Lynch tente de cerner rigoureusement les modes de fabrication de nos représentations mentales de la ville.

Pour cela, il catégorise 5 types d'éléments composant l'image mentale de la ville. Ces types ne sont pas attachés à la nature, ni à l’échelle des objets composant la ville mais sont au contraire construits à partir de la représentation des habitants et usagers de la ville. Pour nous aider à mieux les cerner, nous associerons ces types aux images du court-métrage de Evan Mather, qui adapte le livre de Lynch.



Cinq types, donc : parcours, limites, noeuds, districts et points de repères.

1. voies (paths) : rues, trottoirs, sentiers, et tous les canaux par lesquels les gens se déplacent.


2. limites (edges) : toutes les frontières perçues comme telles arrêtant la circulation, comme des murs, des bâtiments, des rives, mais aussi des autoroutes pour le piéton, des voix ferrées, etc.


3. quartiers (districts) : de plus ou moins large portions de la ville, distinguées par une certaine identité ou un certain caractère particulier.


4. noeuds (nodes) : tous les lieux stratégiques d'une ville, "points d'ancrages", intersections, points de jonction mais aussi foyer d'un quartier, endroit ou on change de système de transport, de structure.


5. points de repères (landmarks) : des objets facilement identifiables qui servent de points de référence externes : immeuble, enseigne, magasin, etc.


Lynch avance le concept de lisibilté. C'est la facilité avec laquelle nous reconnaissons les éléments du paysage, les décodons, les interprétons et les organisons en un schéma cohérent. La lisibilité de la ville est importante puisqu'elle permet l'orientation dans la ville, assurant ainsi la « sécurité émotive », et puisqu'elle fournit du sens, en permettant l'élaboration de symboles et de souvenirs collectifs.
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Mais Lynch ne se contente pas de poser des catégories comme outils analytiques, il revendique que la capacité à se forger une image forte, claire et partagée d'une ville devienne un critère d'urbanisme. C'est sa notion d'"imagibilité" ("imageability") :

« C’est, pour un objet physique, la qualité grâce à laquelle il a de grandes chances de provoquer une forte image chez n’importe quel observateur. C’est cette forme, cette couleur ou cette disposition, qui facilitent la création d’images mentales de l’environnement vivement identifiées, puissamment structurée et d’une grande utilité.»
Aussi la qualité de cette image de la ville dépend de trois critères : identité (individualité, unicité), structure (spatiale et paradigmatique) et signification (émotive ou pratique). Bien entendu, pour Lynch, si l'urbanisme peut interférer dans la transformation de l'image d'une ville, celle-ci dépend d'abord du comportement et des perceptions d'une multitude de personnes.

Alors, et Bruxelles dans tout ça?

Ségrégation (02)

Un article merveilleux de clarté (et généreux en liens!!) de Bénédicte Tratnjek revient sur l'évolution post-apartheid des villes en Afrique du Sud. Il est disponible ici. Et pour les impatients, en voici un extrait :
Le futur de la ville post-apartheid semble plutôt être celui de l'apartheid "déracialisé" (deracialized apartheid). La ségrégation spatiale va continuer de marquer les formes urbaines, mais seulement sur des critères sociaux (qui, malgré tout, vont encore recouper longtemps les critères raciaux). La morphologie urbaine ne sera pas fondamentalement modifiée (les anciens townships forment des terrains bon marché très éloignés des centres-villes et des centres industriels ; les municipalités tendent à construire – pour pallier à la crise du logement et à l'exode rural – des logements sociaux en périphérie des villes, à proximité des townships, donc tout autant éloignés des centres économiques).

Ségrégation (01)

L'espace se divise. Mais comment? Cette division sociale de l'espace de la ville, on l'appelle généralement ségrégation urbaine. Mais cette notion, on peut elle-même la diviser : il y aurait une séparation physique de groupes humains institutionnalisée et donnée comme principe fondateur de l'organisation sociale, et une séparation non institutionnalisée, plus floue mais pas moins opérante. L'opposition classique entre l'officiel et l'officieux? 


Ces différentes manières de définir la ségrégation urbaine, nous les envisagerons en trois temps : d'abord sous l'angle de la ségrégation raciale légale propre au régime d'apartheid, ensuite sous celui du maintien de la ségrégation sur des bases autres que raciales, enfin sous l'angle des différentes formes et processus de la ségrégation urbaine aujourd'hui. 

La première définition de la notion de ségrégation trouve son accomplissement exemplaire dans le régime d'apartheid d'Afrique du Sud. Si ce régime imposait une stricte séparation juridique hiérarchisée entre Blancs et Noirs, cette séparation était bien entendu marquée spatialement, par toutes sortes de dispositifs, du panneau à la corde.





Symboliques du régime, ces panneaux et cordes dessinent en creux les lois qui leur donnent leur assise. Ainsi, la loi sur la propriété foncière de 1913 impose une répartition du sol particulièrement injuste. Les populations noires, largement majoritaires (70% de la population), se voient cantonnées dans des « réserves indigènes » qui ne forment que 7 % de la superficie du pays. Ailleurs, l'accès à la propriété foncière leur est interdit. L'arsenal juridique organise encore la circulation, instaurant par là l'exclusion politique et économique des Noirs : en 1923, ceux-ci n'ont accès aux villes qu'à condition d'y posséder un emploi.

C'est au cours des années 1950 que le régime d'apartheid se met plus précisément en place et affine la scission entre Blancs et Noirs : quatre groupes raciaux sont distingués (les Blancs, les Coloured People (métis), les indiens et les Noirs qui deviennent des étrangers à l'intérieur de leur propre pays), les unions inter-raciales sont interdites, les lieux publics sont marqués par la ségrégation, des transports aux cimetières, en passant par les écoles et les hôpitaux.

Mais c'est le Group aeras act qui conduit à une ségrégation spatiale implacable en ce qu'il détermine, pour chaque groupe racial, une zone d'habitation. Pour les Noirs sont ainsi créés 10 homelands ("patries") ou bantoustans, régions rurales bien délimitées qui se transforment en "réserves" indigènes prétendument autonomes. Ces Etats n'ont aucune viabilité économique et aucune continuité territoriale. 

A ce dispositif législatif s'ajoute l'apartheid urbain, qui oblige les Noirs à vivre à l'écart des villes, dans des agglomérations de petites habitations, les townships, dont Soweto (acronyme de South West Townships), constitue l'archétypeA 16 ans, tous les Noirs doivent posséder un pass qui détermine où ils peuvent vivre, travailler. La législation réglemente ou interdit en effet les déplacements intérieurs.

Si le régime d'apartheid en Afrique du Sud a pris fin en 1991, un article paru en 2008 relate l'indignation des militants anti-apartheid en visite en Cisjordanie face à la ségrégation militarisée de l'espace urbain. A lire ici (la page propose encore de nombreux liens qui valent le détour!).